07 janvier 2009 - 07 janvier 2010




23/06/09

Douglas DC-3 au dessus de Bonneuil-en-France











penser aux avions. la première chose qui me vient c'est l'avant-dernière fois où j'ai mis les pieds dans un avion de ligne. c'était en avril 2008. j'allais voir Alexandrie. l'avion se pose au Caire, le chauffeur de taxi m'attend en dehors des grilles du parking public, nous voilà parti pour trois heures de route parfaitement droite, fenêtres ouvertes avec cette première odeur de désert légèrement refroidi par la nuit, désert dont je ne verrai rien alors qu'il est bien là, de part et d'autre de la voiture, non, les seules choses que je verrai seront les hautes cimaises publicitaires du périphérique cairote, puis les réverbères des rues sablonneuses d'Alexandrie, Alexandrie où j'apprendrai à traverser entre les voitures et on appréhende vite la conduite locale qui n'a pas de lois préétablies si ce n'est la conduite instinctive tel que l'a définie Claude Lévi-Strauss, Alexandrie où j'apprendrai à photographier la ville en compagnie des étudiants des beaux-arts de là-bas, entre autres sur les chantiers navales du quartier d'Anfouchi on sillonnera entre les bateaux en bois et les copeaux déchus à même la plage de sable blanc, autour des ouvriers aux yeux profonds, de tous les âges, toujours souriant quant à la démarche, on les verra brûler une corde dans le sable, discuter à l'abri des coques poncées ou regarder la mer depuis une barque au rebut. à Anfouchi ce qu'on photographie ce sont des géométries et des visages. les étudiants avaient à tout prix voulu s'exercer à la photographie argentique. ils viendront avec des reflex graisseux aux posemètres inertes et une pellicule N&B chacun. au laboratoire de l'école je trouverai un fond de révélateur qui avait dû servir des centaines de fois. je le verserai dans un évier et on rigolera bien à la vue d'une blatte géante passant par-dessus bord. donc dans cet avion je vois une figure qui s'avance, lente et un peu courbe sur elle-même, les yeux déterminés dans un vide plus loin que la moquette où ils s'enfoncent. elle s'assoit deux rangs plus haut, dans les rangées centrales. je me dis : c'est Valère Novarina. je m'en persuade tout-à-fait en le voyant extraire les pages d'un vieil auteur au nom médiéval. on le retrouvera effectivement au Centre Culturel Français où il lira - Lumière du corps -, après une lecture en miroir français-arabe de - Pour Louis de Funès -. Valère Novarina, qui au sortir de la scène fait descendre à la perche trois chemisettes oranges d'un des nombreux étals de nuit, puis il en offre une à l'acteur Charles Gonzales, une autre à un ami traducteur de quelques-unes de ses œuvres en grec moderne. ensuite leur périple à trois se poursuivra jusqu'au monastère de Sainte-Catherine, dans le Sinaï.

la seconde chose, c'est - Les Aéroplanes à Brescia -, le texte de Kafka publié sous une forme abrégée dans le journal Bohemia du 29 septembre 1909, texte que l'on doit à la ruse de Max Brod, qui relança son ami sur les chemins de son écriture en lui commandant indirectement un article sur le meeting d'aviation de Brescia, ville du Nord-Ouest de l'Italie où ils sont en vacances avec Otto Brod, le frère de Max. la ruse : chacun écrirait ses impressions, sans se concerter au préalable de ce qu'on a vu de son côté personnel. cet été 1909, ils verront Blériot, qui venait de traverser la Manche. Ils n'auront de cœur que pour lui.

la troisième chose, c'est - Pylône -, qui reste le texte ancré dans ma mémoire comme la première incursion sur le sol faulknérien, pylône, où on ne se trimballe jamais avec plus de 2 dollars en poche, pylône, où Jiggs le mécano commence à reluquer une paire de bottes alors que ses tennis maculés d'huile trempent dans des flaques couleur d'écume et on est parti, je me souviens mal des protagonistes puisque les Snopes sont passés au-dessus, ou encore Charles Mallison dont on suivra l'effort de guerre, mais que je reprenne quelques pages au hasard et je retrouve la boucle, avec ces hommes tenaillés à leurs avions au jour le jour, la famille laissée à ras terre, la voix métallique du speaker qui revient sans arrêt depuis la rotonde comme pour ponctuer le récit de ses amplifications sonores, les courses à la diable, les points de non-retour de ces vies tendues, déchues, sans gloire, la mélancolie des fins de journée sans répit, surtout ces vitesses que le récit épaule et notre déroute de lecteur qui s'harnache avec ses faibles moyens dans son temps de lecture, bref la soudaineté du récit comme on ne l'avait jamais mise à plat.

on vient voir les carlingues sensationnelles dont on connaît un peu les noms, pour peu qu'on soit versé dans le journal télévisé, les informations. Mirage, Rafale, Tigre, Fenec, Fouga, Mirador, Awacs... et l'A380, le long courrier de 560 tonnes pouvant transporter plus de 800 passagers sur deux étages tout en volant à minima à 230 km/h, l'A380 qui, avec la fusée Ariane et le transporteur militaire Hercules, est la première chose qu'on voit sur le tarmac du salon du Bourget cru 2009, où on arrive depuis une navette de la RATP après avoir garé sa voiture pour 11 euros au parc des expositions de Villepinte, ayant auparavant pris l'autoroute A3 et la francilienne du nord-est. on voit l'A380, on parle avions de chasse et hautes technologies, on vend, sur une semaine les contrats abondent, 35 fusées Ariane vendues en 2007, le grand monde se déplace, et personne n'en parle mais tout le monde a en tête, même en creux et tout petit, la catastrophe du petit frère, l'A330, qui a sombré avec ses 228 passagers entre les côtes brésiliennes et les côtes africaines, il y a trois semaines de ça, en moins de quatre minutes où on pense à quoi, sous la pression incroyable, la bascule qui vous emporte maintenant, le cauchemar avéré réel, irréversible.

la veille, quand je prend l'A3, c'est un peu avant la sortie Sarcelles Gonesse que je les vois, huit à déverser les trois couleurs dans le ciel de traîne, monter et descendre en position losange, puis en T, laissant les fumigènes se dissoudre, le coton rouge et le coton bleu composant un coton mauve, les ailes aperçues à la verticale avant de se rabattre à l'horizontale en une synchronisation digne des ballerines aquatiques, et de nouveau la disparition de la patrouille au bas, ou plutôt du losange en chute libre, sous les bretelles autoroutières, la forme rejaillissant d'on ne sait où avant de se disloquer en un temps très court, la traînée violette se volatilisant à son tour. puis on rattrape la D370. tout autour, des champs jaunes, remplis de lapins de garenne. on est à Bonneuil-en-France, côté nord du Bourget. tout au long de cette départementale, des familles entières stationnant en file indienne sur les deux bas-côtés, les enfants montés sur les toits, le père gardien des jumelles, la mère restée à l'intérieur avec la revue, le père fumant sa pipe, bref un brin de vacances comme on n'en a plus, et la police fermant les yeux. mon père me parlera des champs de tulipes où il s'arrêtait entre 1955 et 1960. Le Bourget, c'était le grand aéroport international, duquel il prendra son premier zinc pour l'Angleterre. l'hélicoptère, c'était la grande nouveauté à voir absolument. il venait avec ses copains de neuf ou dix ans contempler les aéronefs depuis ces champs de tulipes, donc non loin de la D370 puisqu'il suffit de redescendre la N2 dite Route de Flandres, passer les entrepôts de grande consommation Garonor et s'arrêter un peu avant l'entrée de l'aéroport, pour apercevoir sur un talus des panneaux indiquant - champs de tulipes -. mais à l'époque, des champs à perte, et on y va en vélo depuis Livry-Gargan, ce qui n'est plus possible sans manquer de se faire renverser une dizaine de fois au bas mot. aujourd'hui, j'aperçois la grande ville frangée de hautes tours périphériques, comme la tour Olympe, Aubervilliers, visible à la gauche du fuselage blanc de l'Ariane. mais il est 15H57 et mon cœur bat, ce que je ne lui connaissais pas, à la vue d'un objet volant à basse altitude, brûlant l'air avec le bruit sec d'un chalumeau puissance 1000, le Mirage III entamant sa dernière boucle au-dessus de nos têtes avant de toucher la piste numéro 3 de l'aéroport. mais après avoir photographié le ciel en long et en large où parfois on reconnaissait une silhouette flanquée de deux ailes, je remarque que je me trouve sur un chantier interdit au public, et même mieux, un chantier d'archéologie préventive, probablement l'INRAP, et alors je ne décollerai plus mon regard de la terre dépecée à la pelle et au pinceau, poinçonnée de mystérieuses étiquettes, creusée ici et là en cercles et demi-cercles comme un flan à la petite cuillère.

le lendemain, je retrouve les avions de plus près, naviguant entre les stands de cette vitrine mondiale. il y a le Bréguet XIV, le char à foin de Saint-Exupéry, le biplan qui a servi au bombardement massif de la seconde bataille de la Marne, ici le modèle même qui a transporté l'officier allemand pour signer l'armistice, me dit son pilote actuel qui n'est plus tout jeune. sa structure est en duralumin et on peut voir le pot d'échappement fixé au-dessus du nez à hélices. il y a le Skyraider avec ses ailes repliées comme sur un porte-avion. il y a un triplan à la tôle ondulée rouge, nommé le Baron rouge, c'est l'avion de Belmondo, me dit son pilote retraité, et on admire les trois haubans. il y a la réplique (mais avec le moteur en étoile d'origine) du Blériot XI qui clôturera le programme de vol, à 17H31. on peut voir ses roues de vélo alors que le speaker officiel du salon prend la parole, toujours suivi de son traducteur américaine, les festivités vont bientôt commencer et il est temps de se déplacer vers les tribunes, les étendues d'herbe où mettre sa poussette, sa serviette de pic-nic, et attendre les aéronefs prendre de la hauteur dans le ciel de traîne et redescendre par vent de travers sur la piste dont on voit la ligne pointillée blanche sur un écran géant monté dans le flanc gauche d'un poids lourd, la voix rappelant que le premier salon de 1909 s'appelait - salon de la locomotion aérienne -, puis on entend la voix de Blériot lui-même, en 1929, remercier le maire de Douvres pour la construction d'un mémorial à l'emplacement où il réussit à poser son poulailler, la voix de Blériot laissant la place à la liesse de l'époque avant que le grain de ses années 20 disparaisse sous le ronron de l'aujourd'hui. c'est au tour de Catherine Monory d'effectuer des figures libres sur un adagio de Mozart, dans un minuscule monoplan, une vraie toupie. puis il y a le Mustang, encore un outil de guerre mais c'est la cadillac que tout aviateur rêve de piloter, et on l'entendra siffler avant de s'aligner sur les pointillés de la piste. une musique cérémoniale fait place à un silence pétrifiant d'après les roulements de tambour. tout le monde coupe son souffle. on cherche dans les airs. tout d'un coup un Awacs fend les hauts cumulus et vient présenter le radar monté sur le dos de sa plate-forme avant de rejoindre son poste de contrôle, là-haut. ensuite les huit charognards de la PAF envoient la poudre tricolore. sur l'écran géant passe un chasseur. puis le Super Constellation arbore fièrement son triple gouvernail de direction. encore un silence et l'A380 s'ébranle du sol, stabilise sa trajectoire, impose sa grande souplesse, presque comme le fera plus tard Renaud Ecalle à bord de son poids plume, durant son programme libre intégral de 4 mm chrono, Renaud Ecalle dont le speaker nous précise qu'il est devenu champion du monde de voltige il y a une semaine, à Turin, ou encore comme le Lockheed C-130 Hercules qui est ce gros transporteur militaire qui fait la gloire de la US Air Force depuis sa mise en circulation dans les années 50, ce géant gris décolle sur trente mètres, fait tout ce qui lui plaît au-dessus du Bourget, La Courneuve et Bonneuil, la voix précisant qu'il fait une - oreille -, selon le jargon aéronautique, avant de piquer cul par-dessus tête et s'immobiliser tout à fait sur à peine trente mètres. enfin on lâchera un Swift à 2000 mètres pour le laisser planer dans un programme de 4 mm où il aura le temps de renvoyer la lumière de notre côté, la musique sortant des baffles situées de part et d'autre des tribunes mais également intégrée dans le cockpit du planeur, et voici le Blériot XI, l'avion mythique depuis 1909, la cage à poules de 230 kg avec son moteur de 25 chevaux à tout péter, la libellule des libellules, le cerf-volant à moteur, le caddy dont les roues ne se replient pas comme dans les autres avions munis de train d'atterrissage rétractable, mais c'est pourtant là l'engin dont découle tout ce qu'on a vu cette après-midi, et la voix, qui est en fait un pilote chevronné, admirera l'habileté avec laquelle ce bel ouvrage se couchera en douceur sur l'herbe coupée ras, par fort vent de travers, manœuvrant en - roulis induit -. mais déjà les tribunes sont à moitié vides. on doit reprendre la voiture et les embouteillages de la N2, la A3, la A1 et la 104.

je mets à part deux avions. le B-17 G, la Forteresse Volante, le Shoo Shoo Baby de Glenn Miller, le bombardier lancé à la chaîne durant la seconde guerre mondiale et dont le tiers des envoyés, parmi lesquels il y a des gosses de dix-huit ou vingt ans (avant de s'élancer dans les airs, certains n'ont jamais conduit quoi que ce soit, même une voiture) qui furent les protagonistes d'une mutation sans exemple ni précédent de la civilisation matérielle et morale et payèrent de leur vie ce privilège exorbitant comme nous le rappelle Pierre Bergounioux dans son grand livre de 70 pages, - B-17 G -, ce tiers n'est jamais revenu.

et puis le Dakota C-47, appelé plus couramment le DC-3. c'est l'avion californien par excellence, sorti des chaînes de fabrication de la firme Douglas, basée à Long Beach, produit au rythme de deux à l'heure peu avant le débarquement de Normandie, utilisé comme le moyen principal de la logistique rapide, et, nous dit-on, participant activement au Pont aérien de Berlin avant de redevenir le premier avion de ligne des États-Unis, donc du monde, d'ailleurs il en vole encore officiellement, enfin et de loin, pour moi qui me découvre une passion pour ces mécaniques de précision, le plus bel avion du monde.

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23/06/09

Les aéroplanes à Brescia, Kafka :

"
Nous passions devant les hangars qui, avec leurs rideaux tirés, font penser à des scènes fermés de comédiens ambulants. Sur les frontons on lit les noms des aviateurs dont les appareils sont cachés là, avec les insignes tricolores de leur pays natal. nous lisons Cobianchi, Cagno, Rougier, Curtiss, Moucher (qui est originaire du Trentin, mais qui porte les couleurs italiennes, auxquelles il fait plus confiance qu'aux nôtres), Anzani, club des aviateurs romains. Et Blériot? demandons-nous. Où est Blériot? Blériot, à qui nous n'avons pas cessé de penser depuis le début."

(...)

"D'un côté de la barrière de bois, de nombreuses personnes sont debout les unes à côté des autres. "Comme il est petit!" s'écrie un groupe français, presque comme un soupir, que se passe-t-il? nous nous frayons un chemin. Mais voilà sur le champ, tout près, un petit aéroplane avec sa vraie couleur jaune, tout près, que l'on prépare pour le vol. A cet instant nous découvrons aussi le hangar de Blériot et, à côté, celui de son élève Leblanc; ils sont construits en plein milieu du champ. Appuyé à l'une des deux ailes de l'appareil, voici Blériot, que nous reconnaissons immédiatement; il regarde attentivement, la tête bien plantée sur son cou, ses mécaniciens s'affairer autour du moteur.

C'est avec cette chose minuscule qu'il veut se lancer dans les airs? Sur l'eau, par exemple, c'est plus facile. on peut s'exercer d'abord sur des mares, puis sur des étangs, puis sur des fleuves et seulement beaucoup plus tard se lancer sur la mer; pour celui-là, il n'y a que la mer.

Voilà Blériot déjà assis sur son siège, il tient la main sur un levier, mais laisse encore faire les mécaniciens, comme des écoliers trop studieux. Il regarde lentement de notre côté, puis détourne ses regards de nous, les porte ailleurs, sans cependant les laisser jamais s'éloigner beaucoup de lui. Il va s'envoler, rien de plus naturel. c'est cette impression de naturel, unie au sentiment de l'extraordinaire attaché à sa personne et qu'on éprouve en même temps, qui lui donne cette tenue."

(...)

"Voici maintenant l'appareil avec lequel Blériot a survolé la Manche; personne ne l'a dit, tout le monde le sait. Un long moment d'attente, et Blériot est dans les airs, on voit le haut de son corps tout droit au-dessus des ailes, ses jambes pendent par en bas et font partie de la machine. Le soleil a décliné et illumine le vol plané des ailes à travers la verrière des tribunes. Tous les regards se portent vers lui avec ferveur, dans aucun coeur il n'y a place pour personne d'autre. il tourne un peu en rond et se montre maintenant presque à la verticale. Et, en tordant la tête, tout le monde regarde le monoplan qui fléchit, puis est repris en main par Blériot et monte même encore un peu. Que se passe-t-il? Là, au-dessus de nous, à vingt mètres au-dessus du sol, un homme est prisonnier dans une cage de bois et lutte contre un danger invisible, certes délibérément affronté. Mais nous, en bas, nous sommes là, inexistants, comme si on nous avait rejetés et nous regardons cet homme-là."

2 commentaire(s):

philippe a dit…

si tu continues à arpenter nord et est parisien, il ne va plus me rester que quelques centimètres de bitume...

denis montebello@sfr.fr a dit…

Magnifique. Un bonjour en passant à Pierre Bergounioux et à son B-17 G.

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